La fin de la cure

 

Rédacteurs :
| Jacques Angelergues | Marina Papageorgiou |

Tome 72 n°1, janvier 2008
Date de parution : 2008-01-01
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Argument...
Sommaire

On connaît la phrase de Freud, « L’analyse est terminée quand l’analyste et le patient ne se rencontrent plus pour l’heure de travail analytique. » (1937, Analyse avec fin et analyse sans fin). Ce trait d’esprit souligne que la question est complexe, malgré l’usage courant de cette notion, y compris entre les analystes qui se félicitent ou s’inquiètent qu’un patient, à la fin d’une cure, ait, ou n’ait pas, « terminé » son analyse.

L’idée de guérison – même de « surcroît » – est tout à fait présente chez Freud, mais s’il ne s’agit pas de la restitutio ad integrum, de l’idéal médical. C’est d’une transformation qu’il s’agit : rien ne sera plus comme avant du fait du dévoilement de l’Inconscient et de l’insight acquis au cours du travail analytique. Dans la logique de la première Topique, les critères de terminaison de l’analyse ressemblent à ceux de la résolution d’une énigme, ou encore d’une découverte archéologique, au fur et à mesure du cheminement et de la résolution du transfert. On considère classiquement que deux résultats doivent avoir été obtenus : une réduction des symptômes, de l’angoisse et de l’inhibition, d’une part, et, d’autre part, une levée suffisante du refoulé pour prévenir une récidive. Ou, pour dire les choses autrement une position suffisamment solide et stable du Moi face aux exigences du Ça et du Surmoi et des nécessités de l’adaptation. On ajoute parfois des relations d’objet permettant un comportement général « normal » et des relations psycho-sexuelles acceptables, une meilleure acceptation de soi-même et des autres.

Pour Freud, trois paramètres sont envisagés : les traumatismes, la « force pulsionnelle constitutionnelle » et la « déformation du Moi ». Le cas où la part traumatique est importante serait le plus favorable pour la clôture de l’analyse ; des risques d’inachèvement existent, particulièrement du fait de la force pulsionnelle, voire de réaction thérapeutique négative. Pourtant, c’est le « reste » qui rend possible la poursuite d’un processus d’auto-analyse et de ré-analyse dans les « tranches ». Dans la deuxième Topique et la seconde théorie des pulsions, la découverte de l’énigme cède la place au domptage et à l’intrication pulsionnelle, le renforcement du moi exigeant en contrepartie un certain renoncement à la satisfaction des pulsions.

Travailler et aimer, pour Freud, sont des objectifs de civilisation auxquels la psychanalyse apporte son concours. Selon Pasche, un des résultats de la psychanalyse doit être de donner en même temps que la capacité d’aimer, « celle de s’offrir à l’investissement positif d’autrui ». On admet en général que la notion de santé est relative et qu’il n’y a pas de critère isolé de fin de cure. M. Bouvet se demande si les critères de fin de cure ne sont : « … pas autre chose que l’ensemble des points sur lesquels nous faisons porter notre examen avant de transformer en une décision effective notre tendance à terminer le traitement. » Ces critères ne peuvent être pour lui que des éléments de « correction d’une expérience interne qui, pour si aléatoire qu’elle puisse paraître, n’en reste pas moins le grand motif de notre décision ». Il souligne encore que c’est l’intuition dans une analyse qui nous fait sentir « … que le sujet s’est engagé dans une nouvelle manière d’être qui assurera à la fois l’irréversibilité de ses acquisitions… ainsi que la possibilité de les maintenir en dehors de tout contact analytique, la relation transférentielle étant devenue inutile ». Il ajoute que cette évaluation qui repose aussi sur le contre-transfert et « l’empathie » est précieuse pour éviter de trop pérenniser « … une névrose de transfert que la prolongation aveugle du traitement ne peut qu’aggraver ».

R. Diatkine, dans la perspective d’une évaluation pronostique découlant de l’évolution du fonctionnement mental atteint pendant la cure, en arrivait à proposer qu’un critère positif pour approuver la fin d’une psychothérapie d’enfant soit constitué par la vraisemblance de son analysabilité à l’âge adulte. Critère un peu paradoxal, en terme de santé publique que de retenir la possibilité d’un traitement ultérieur comme un indicateur de succès thérapeutique. ». On se souvient de la formule de J-B Pontalis, « plutôt rester malade que tomber guéri », dans son éloge de l’inachèvement, de la valeur des « résidus », pour M. de M’Uzan, qui souligne leur grand potentiel évolutif. Valabrega, dans une perspective particulière liée à la notion d’ « analyse quatrième », a étudié la place des restes de transfert négatif dans l’orientation et la formation des analystes.

La prise en compte croissante de la pulsion de mort, depuis 1920, en articulation avec la compulsion de répétition, l’introduction du narcissisme ainsi que la compréhension du masochisme et ses rapports avec le Surmoi et la culpabilité ont conduit à ne pas se contenter de la levée du refoulement et à porter une attention particulière aux destins du négatif et leur incidence sur la processualité de la cure et sur la réaction thérapeutique négative, comme le montre A. Green. Le rôle de l’intrication et de la désintrication des pulsions paraît déterminant, comme la prise en compte de la circulation de la libido entre narcissisme et relation d’objet. On a pu dire que l’allongement des cures résulte de la prise en compte du traitement du négatif, mais, a contrario, la prolongation de l’analyse peut conduire à favoriser la désintrication et à renforcer les éléments de transfert négatif (ce qui rejoint la mise en garde de Bouvet contre les analyses trop longues). La valeur fonctionnelle des clivages – peu propices pourtant à la levée du refoulement – doit être appréciée de façon nuancée.

Depuis les articles de Winnicott sur le rôle de la haine dans le contre-transfert et, surtout, l’article de Paula Heimann sur la place centrale de ce contre-transfert dans les cures, l’attention a été portée sur le rôle de l’analyste : sa capacité interprétante est considérée comme décisive dans la bonne évolution des cures. Lorsque l’analyste engage trop son narcissisme, au détriment du travail interprétatif, le risque d’une idéalisation de la cure et de ses objectifs peut conduire à un processus interminable. La position intersubjectiviste, héritière de l’analyse mutuelle, ou la valorisation de l’empathie, paraissent exposées à un tel risque. Le « devenir analyste » peut constituer le cadre d’une telle dérive, faisant la part belle au narcissisme triomphant et aux effets, plus ou moins masqués par des formations réactionnelles, des transferts négatifs. On peut se demander si l’allongement des supervisions dans les cursus de formation ne prend pas racine à la même source du défaut d’interprétation.

 Nous connaissons la réserve de Freud à propos de l’interprétation du transfert négatif, tel qu’il apparaît dans les critiques de Ferenczi concernant « l’incomplétude » de son analyse. Dans le même texte, Freud poursuit sa réflexion par des propos assez défensifs sur la fin prescrite de la cure de « l’Homme aux loups ». La discussion sur le terme naturel de la cure n’est pas caduque ; commun accord, explicité ou non, silence de consentement ou reconnaissance explicite d’un choix avancé par le patient ? Cette décision s’appuie-t-elle sur un élément particulier du matériel, un rêve par exemple, qui signifierait la fin de la cure comme l’expression d’un désir inconscient qui signerait l’authenticité de la décision… mais dont l’interprétation resterait à la discrétion de l’analyste ?

Quels éléments de contre-transfert informent l’analyste de la redistribution des investissements du patient vers la vie ? Quel travail d’élaboration de ce contre-transfert permet de laisser partir le patient ?

Certains auteurs comme Nacht et Bouvet estiment que la réalité extérieure impliquant la personne de l’analyste doit intervenir pour permettre la diminution du poids de la relation transférentielle (événements minimes, appels pendant la séance, etc.). Autrement dit, le critère de fin serait que l’associativité du patient se déploie sans effets de résistances, sans effets de transfert, ce qui ne peut qu’interroger la texture du contre-transfert.

 La décision de mettre un terme à la cure ne survient pas non plus de la même façon quand il s’agit d’un adolescent ou dans une analyse d’enfants. En pratique, certains analystes s’appuient sur le rythme des séparations ordinaires de la vie, vacances, fins d’années scolaires ou civiles, comme le souhaitent souvent les patients. D’autres, au contraire, proposent – ou exigent – quelques séances après les vacances ou préconisent une autre date. Un accord assez large paraît exister pour prévoir un « préavis », un temps d’élaboration de quelques semaines ou mois, entre la décision et sa réalisation effective ; « préavis » qui ne serait pas remis en cause – mais, est-ce toujours le cas ?

La fin de l’analyse soulève, entre autres le problème d’un travail de deuil, portant sur l’analyste en tant qu’objet de transfert mais portant également sur le dispositif de la cure lui-même en tant que contenant des processus psychiques transformationnels. Ceci nous conduit à penser qu’une des finalités et des fins heureuses de la cure serait celle qui s’ouvre à la capacité d’auto-analyse, de la même manière que la capacité de faire un travail ouvre à la mise en place des processus de l’aire transitionnelle. C’est peut-être dans ce sens de créativité lié à l’épanouissement et au plaisir du jeu que Freud associe la fin de la cure à la capacité de travailler et d’aimer – dans cet ordre –, capacité qui bien plus qu’une activité sublimatoire, pose la question de la qualité des investissements et de manière plus large celle de la qualité de l’ensemble du fonctionnement mental.

Freud rappelle la réflexion de Ferenczi pour qui l’analyse n’est pas un processus sans fin, mais nécessite que l’analyste dispose d’un temps « infini », pour mener la cure à une fin « naturelle ». Cette logique de perlaboration (« recristallisation ») tient compte des temporalités inconscientes, mais aussi des nécessaires erreurs, errements et répétitions pour analyser en profondeur et venir à bout des résistances aussi bien du patient que celles de l’analyste. L’épreuve du complexe de castration et de la différence des sexes – l’envie du pénis chez la femme et le refus de la position passive chez l’homme – s’oppose, tel un « roc d’origine » à toute transformation du quantitatif en qualitatif. En d’autres termes, il s’agit de rendre compte des forces pulsionnelles qui entrent en jeu lors de ce qu’A. Green désigne comme l’expérience du passage à l’autre pour la compréhension de la causalité psychique, et l’articulation entre la dimension interne du psychique et le rapport d’altérité, mais aussi la lutte entre motions pulsionnelles et activités de représentance.

Pour Freud la tâche de l’analyse est accomplie dans la mesure où elle instaure les conditions psychologiques le plus favorables aux fonctions du Moi. Elle exige de l’analyste un haut degré de normalité et de rectitude psychique, voire de supériorité. Mais elle est surtout fondée sur l’amour de la vérité, c’est-à-dire sur la reconnaissance de la réalité excluant tout faux-semblant et tout leurre. On pourrait comprendre que, le renforcement des fonctions du Moi proviendrait de ce que ses propres défenses lui seraient plus intelligibles. Ainsi la fin de l’analyse placée sous les auspices de l’intrication pulsionnelle, donc de la pulsion d’Eros, serait associée à l’amour de la vérité psychique.

I- Processus et théorie de la fin de la cure

Gérard Bayle, Travail de fin de cure et névrose d’intendance
Maurice Khoury, Gare au terminus…
Maurice Netter, De certaines crises en fin de cure entre fixité et plasticité
Anna Potamianou, Épimythion au négatif
Annie Roux, Faire au mieux avec ce que l’on est
Monique Totah, Guérison, inachèvement et auto-analyse, éléments de réflexion sur la fin de la cure

II- Configurations de fin de cure et dernières séances

Pierre Decourt, Inventer la fin…
François Duparc, Ils se marièrent, et eurent beaucoup d’enfants… (Sur les fins d’analyse)
Françoise Feder, Dernières séances : entre détachement et séparation
Danielle Kaswin, Martin s’en va
Éléana Mylona, L’inédit de la fin
Christian Seulin, Figures du transfert en fin de cure

Hors Thème :

Elsa Schmid-Kitsikis, La démarche analogique. Esquisse d’une réflexion épistémologique
Steven Wainrib, Impasses et autres situations inextricables. L’imbrication des problématiques

Critiques de livres

Jacques Angelergues – Marilyn, dernières séances de Michel Schneider
Denise Bouchet-Kervella – Psychanalyse de l’imposture d’Andrée Bauduin
Dominique Bourdin – Les phobies de Paul Denis
Nicole Llopis-Salvan – Si le psychanalyste passe à l’acte de Louise de Urtubey

Revue des revues 

Bertrand Colin – L’ANNUEL de l’APF : « Le primitif. Que devient la régression ? », 2007 (nouvelle revue)
Clarisse Baruch – Revue Française de Psychosomatique, n° 30, 2006
Juan-José Gennaro – Revue de la Société Argentine de Psychanalyse, « Psychanalyse ou psychothérapie ? Questions éthiques, cliniques, théoriques et épistémologiques », n° 7/8, 2004 / 2005
Marie-Claire Durieux – The Scandinavian Psychoanalytic Review, vol. 29, n° 1 et 2, 2006

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