Pourquoi le cauchemar

 

Auteurs du livre :
Elisabeth Pradoura


Revue : n°16 octobre 2010

Auteur de l'article : Dominique Bourdin


Cette recherche sur le cauchemar a été menée par Elisabeth Pradoura, chercheur au CNRS et psychologue clinicienne, dans le cadre d’une enquête clinique notamment auprès de patients de la Consultation Sommeil de l’hôpital Henri Mondor de Créteil.

Après un bref rappel des fonctions du sommeil, l’ouvrage commence par une reprise de la littérature analytique sur le cauchemar : L’interprétation des rêves, de Freud, son influence sur Otto Rank. C’est par l’angoisse que Freud rattache le cauchemar au rêve. Ernst Jones rassemble en 1930 plusieurs études sur le cauchemar qui, pour lui n’est « rien moins que le sens même de la religion », car il faut l’associer à la figure du Diable et à la sorcellerie en même temps qu’à la crise d’angoisse. Deux grandes peurs sont sous-jacentes : la peur du désir et de la fécondité des femmes et la peur de la stérilité et de l’impuissance masculines, mais dans une ambiguïté et une indifférenciation sexuelle qui accroît l’angoisse. Le ressort du cauchemar est un conflit psychique lié à la sexualité, du fait du refoulement de la composante féminine ou masochiste de l’instinct sexuel. Le débordement de l’affect signe un échec de la capacité à représenter. Dans la perspective lacanienne, le cauchemar, lié au stade du miroir, est rencontre avec l’énigme, avec le sphinx. A travers l’identification à l’autre, et l’accès à sa position de sujet que lui donne sa prise dans l’univers langagier, l’enfant accepte d’entrer dans l’aventure humaine et, de ce fait, dans cette forme d’aliénation singulière qu’est l’amour. Le sexe et la mort sont les deux supports et vecteurs du cauchemar.

Puis l’auteur présente son enquête clinique menée entre 1998 et 2004. Paroles énigmatiques, images et absences d’images se côtoient dans les récits recueillis qui témoignent de la force de l’impact du cauchemar dans la vie sociale et psychique des rêveurs. Mais « si on raconte un cauchemar, ça n’a pas l’air d’un cauchemar », car l’effroi est lié aussi à l’indistinction des registres, à l’emprise d’une angoisse au-delà des mots, à la vulnérabilité traumatique du sentiment de solitude absolue. Si le réveil est signature du cauchemar, il laisse en proie à la panique de son retour. La coloration des cauchemars – leur trace au long de la journée qui suit – évoque une activité esthétique archaïque qui s’efforce peut-être de conjurer le caractère devenu persécuteur et angoissant de l’environnement le plus banal. Sens et éprouvés du cauchemar sont repérés, nommés, classés, soulignant la proximité étrange de l’horrible et du magnifique, les vécus d’effroi, le sentiment d’impuissance et de paralysie, l’intensité de la douleur, le poids des cauchemars répétitifs. Outre les fantômes et le Diable, les figures du cauchemar mettent en scène « l’éphialtès » (démon et cauchemar qui saute à la gorge), mais aussi un puissant bestiaire, ainsi que le « cauchemar du monument » et bien sûr la mort, les corps dépecés et les cadavres… L’auteur propose un descriptif riche et coloré des données qu’elle a pu recueillir, et souligne souvent la difficulté même de passer au récit et d’en rendre compte. Mais l’on a affaire à une belle photographie de groupe plutôt qu’aux dynamiques du cauchemar.

Car ce livre nous laisse au seuil de la position clinique qui se construit dans la relation transférentielle, avec sa durée et ses avatars, et qui transforme la façon dont un sujet peut évoquer, se représenter et penser ses expériences et ses douleurs psychiques. La méthode de l’entretien ponctuel se veut objectivante, mais ne peut donner que des images « planes », descriptives, non le relief et la dynamique des transformations.

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