L’héritage vivant de René Diatkine

 

Livre sous la direction de :
Alain Casanova
Florence Quartier


Revue : n°26 juillet 2016

Auteur de l'article : Anne Tirilly


Quartier Florence , Casanova Alain (dir.), L’héritage vivant de René Diatkine, Paris, PUF, “monographies de la psychiatrie de l’enfant”, 2015, ISBN 978-2-13-062855-2

Cet ouvrage collectif est à l’image de l’héritage de René Diatkine, à la fois pluriel et cohérent, mais surtout vivant reflet d’une pensée en mouvement. Comme l’écrit Paul Denis dans son « portrait sur le vif » : « on ne peut l’évoquer que par instants successifs au risque d’une effigie fixée ».

On y voit se dessiner au fil des articles ou des dialogues menés par les auteurs, le portrait d’un psychanalyste et psychiatre qui a marqué plusieurs générations de professionnels. L’étendue de son héritage se mesure autant à sa permanence qu’à la diversité des professionnels français et suisses qui le partagent et en témoignent ici, qu’ils soient psychanalyste, psychiatre, pédopsychiatre, infirmier, orthophoniste. Certains ont été ses collaborateurs directs. D’autres ont été ses élèves lors de séminaires pratiques dans lesquels, grâce à des entretiens filmés, il donnait à voir « l’exercice du psychanalyste in vivo » (Dora Knauer) aussi bien auprès de patients souffrant de problématiques psychotiques que d’enfants empêchés dans leur développement affectif et cognitif.

Il est délicat de résumer les différentes contributions de ce livre, en raison de leurs registres variés, témoignages de collaborateur, souvenirs de disciple, éléments de biographie, conceptions théorico-cliniques…

Bernard Golse dans l’introduction, évoque chez René Diatkine un amour de la pensée d’autant plus précieux qu’elle est aujourd’hui attaquée par des modèles réductionnistes sous-tendant des pratiques vidées de leur sens et de leur complexité. Il place cet héritage sous les auspices du plaisir, de la créativité et de la liberté. Nicolas de Coulon souligne que son maître enseignait le questionnement et l’hypothèse évolutive plutôt que la réponse hâtive. Il s’attachait davantage à l’étude du processus psychique qu’au diagnostic et se méfiait des certitudes ou des schémas explicatifs préétablis. Comme le précise Paul Denis, l’héritage de René Diatkine procède plus de la transmission d’une attitude clinique que de l’application d’un système de pensée. C’est ce qu’illustre Madeleine Van Waeyenberghe en évoquant la réflexion conjointe et les questionnements mutuels que les orthophonistes du centre Binet développaient avec René Diatkine autour des interactions entre développement du langage et vie psychique. Pour plusieurs auteurs de cet ouvrage, il aura su prendre dans les équipes dont il faisait partie en tant que psychanalyste, une place discrète et déterminée favorisant la curiosité pour l’inconnu, la profondeur et la complexité de la pensée.

Une autre dimension de l’héritage de René Diatkine transparaît dans plusieurs témoignages, qu’ils soient ceux d’un médecin (Florence Quartier), d’un infirmier (Pierre Mathey) ou d’une orthophoniste (Madeleine Van Waeyhenberghe). Ils se souviennent de l’attention égale qu’il portait aux soignants, quels qu’il soient, médecin-chef, infirmier ou stagiaire ; de son investissement de chaque patient, dut-il ne le rencontrer que lors d’un seul entretien et de sa considération pour la détresse des familles. Ils s’accordent à souligner qu’il favorisait la circulation de la pensée entre des professionnels de champs différents. Pour Philippe Rey-Bellet, « l’articulation du travail de chacun dans son domaine d’intervention […] se fait autour de la compréhension psychopathologique qu’autorise la lecture psychanalytique ». René Diatkine a amené l’idée d’une équipe « comme organe soignant » dont le travail est favorisé et dynamisé par l’analyste. Il se refusait à la position surplombante de celui « qui détient les clés de l’inconscient ». « Il n’amenait pas une parole de psychanalyste qui se tiendrait au-dessus de la mêlée » écrit Pierre Mathey. Dans la préface, Gilbert Diatkine signale d’ailleurs que « la plupart de ses livres sont écrits en collaboration avec d’autres. C’est que sa recherche et son enseignement ont toujours résulté d’une élaboration collective ». Tous expriment leur admiration et décrivent combien ils ont été marqués par la personnalité de René Diatkine. Au point, souligne Colette Chiland avec humour, de se sentir quelque peu écrasé si on ne parvenait pas à affronter son autorité et à penser par soi-même. Ou bien, raconte Paul Denis, que son exigence ait fait redouter le caractère acerbe de ses critiques en dépit de la générosité qu’il manifestait volontiers. C’est d’ailleurs le mot paradoxe qu’il inspire à René Henny pour qui il mêlait dans son apparence de « nounours » une solidité « inattaquable » et une « tendresse quasiment maternelle ».  

Florence Quartier en nous livrant des éléments de la biographie de René Diatkine, aborde également le contexte historique et social de sa formation puis de son engagement institutionnel et de son œuvre. Elle y évoque « le mélange d’idéologie, de passion et de créativité propre à l’époque » de ses débuts. Elle décrit la diversité des intérêts de René Diatkine qui se développent au fil de ses rencontres avec des professionnels curieux et éclectiques : intérêt pour le développement neuropsychologique avec Julian de Ajuriaguerra, pour le développement du langage avec Suzanne Borel-Maisonny, pour le psychodrame avec Serge Lebovici et Evelyne Kestemberg.

Alain Gibeault aborde justement un de ces domaines d’intérêt en décrivant l’évolution de la technique du psychodrame durant les 30 années de travail d’une équipe dirigée par René Diatkine. Basée sur l’interprétation du transfert et des fantasmes inconscients au temps des pionniers, elle s’est orientée par la suite vers l’interprétation des modalités du fonctionnement mental. Il cite une discussion retranscrite dans laquelle René Diatkine expose les difficultés de jeu avec le langage de patients pour qui la technique du psychodrame est indiquée. Il en illustre les avantages à l’aide de trois cas cliniques. C’est au sujet de l’un de ces cas, sur lequel chacun d’eux s’est penché, qu’Alain Gibeault propose d’ailleurs la publication d’un inédit de René Diatkine intitulé « Dépression et culpabilité ».

Claude Avram et Yves Manela abordent dans leur article les conceptions et la pratique du psychanalyste d’enfants qu’était aussi René Diatkine. Ils mettent l’accent sur la mise en récit qu’opère l’analyste de ce qu’il ressent des mouvements de son patient. Au travers du jeu, émerge une représentation des effets intrapsychiques de la rencontre transférentielle. D’objet transférentiel, l’analyste devient un tiers narrateur, ce qui rejoint « l’importance donnée par René Diatkine à la narration comme faisant partie intégrante du processus analytique ». Quant aux positions cliniques de René Diatkine sur l’autisme, elles sont présentées par Bernard Touati. Il faisait l’hypothèse d’une organisation et d’un mode de fonctionnement psychique particulier, qui n’est pas la conséquence d’un processus défensif face à l’angoisse mais une « réponse aux difficultés intrapsychiques et interactives provoquées par des dysfonctionnements de nature diverse ».

Cet ouvrage présente l’héritage d’un psychanalyste qui continue d’animer les pratiques et la pensée de soignants de cultures professionnelles différentes, reliés par leur investissement de la vie psychique des patients, enfants ou adultes.

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