Le psychanalyste apathique et le patient postmoderne

 

Auteurs du livre :
Laurence Kahn


Revue : n°26 juillet 2016

Auteur de l'article : Sophie Agnès Robert


 Kahn Laurence, Le psychanalyste apathique et le patient postmoderne, Éditions de l’Olivier, coll. Penser / Rêver, 2014, 192 p., ISBN 978 2 8236 0434 4

 Avec ce livre au titre aussi prometteur qu’énigmatique, Laurence Kahn, membre formateur de l’Association psychanalytique de France, en appelle à notre vigilance concernant les menaces qui planent sur la psychanalyse d’aujourd’hui. Elle y dénonce en effet, en s’appuyant sur une vision d’ensemble de la psychanalyse, une dérive des concepts et de la pratique psychanalytiques, en particulier aux États-Unis ; dérive ayant fait le lit de l’engouement pour une nouvelle notion consensuelle au sein de la communauté psychanalytique internationale : l’empathie. Laurence Kahn se propose alors de décrypter pour nous l’histoire des glissements sémantiques successifs qui menacent d’amputer la théorie et la pratique psychanalytiques de ses outils majeurs et nous donne une lecture, voire une interprétation (cf. Épilogue p. 139-143), de la trajectoire de cette métamorphose.

Cet ouvrage riche d’enseignements éveille d’abord un sentiment d’étrangeté où se mêlent l’intuition que l’auteur traite d’une chose essentielle bien connue de nous, et l’impression d’une méconnaissance foncière et regrettable de ses fondements. On comprend alors que ce que Laurence Kahn dévoile ici concernant la transformation insidieuse mais profonde de la pratique et de la théorie psychanalytiques nord-américaines risque de gagner – si ce n’est déjà fait – notre vieux continent ! Elle signe ici un authentique essai, avec une thèse forte, aux allures de manifeste pour la défense de la métapsychologie, dont la menace est pressentie depuis toujours – comme nous le rappelle l’auteur – par probablement Jones en 1920 (p. 7), par Freud lui-même en 1930 (p. 40) et par Adorno en 1946 (p. 17).

Le point de départ est un constat : « l’admission officielle, en 1987, du « pluralisme théorique » au sein de l’Association psychanalytique internationale » (p. 10). Partant de là, Laurence Kahn repère méthodiquement les nouveaux « vocables » de l’univers psychanalytique postmoderne : herméneutique, narrativité, interaction, intersubjectivité, contextualisation, auto-dévoilement (Self-disclosure), conversation libre. Est ainsi mise en évidence la modification profonde du modèle épistémologique psychanalytique postmoderne qui, se fondant sur « l’observation des faits » et sur « l’expérience », aboutit à une conception « reconstructive » de la psychanalyse où le concept lui-même de reconstruction se trouve dénaturé : « l’usage de la reconstruction n’est donc pas ignoré. C’est son rôle dans le processus thérapeutique qui est modifié de fond en comble » (p. 28). C’est l’objet du premier chapitre.

Dans le second chapitre, Laurence Kahn situe les origines de ces glissements progressifs autour de deux grands axes : l’herméneutique et le relativisme. Elle montre ainsi comment la « pente relativiste » (p.67), issue notamment de la critique épistémologique de la psychanalyse par Popper et Wittgenstein, a ouvert la voie à une vision herméneutique de la psychanalyse. Remontant aux sources-mêmes du courant postmoderne américain, elle démontre alors comment les pensées de Foucault, Lyotard ou Derrida ont été l’objet de simplifications justifiant l’abandon progressif de la référence à la métapsychologie ; ou encore la façon dont celle de Ricoeur a contribué au déploiement d’une logique herméneutique. En s’appuyant sur les textes, Laurence Kahn montre ainsi « comment, de malentendus en approximations, le relativisme postmoderne a […] liquidé l’énergétique freudienne, alors même que certains auteurs invoqués s’y réfèrent explicitement » (p. 12).

La suite du raisonnement dévoile la façon dont ces penseurs européens ont pu être associés au pragmatisme de Rorty (chapitres 3 et 4) pour dévoyer la cure vers une dimension d’efficience et de relativisme intersubjectif. Enfin, Laurence Kahn s’attache à comprendre l’émergence et le déploiement du mouvement relativiste en psychanalyse par le truchement, entre autres, de la pensée de Dilthey. Elle démontre ainsi comment la référence au relativisme sur fond d’évolution de la clinique, en particulier auprès des pathologies limites, a progressivement dérouté la psychanalyse vers une voie « affective » où le renoncement à l’objectivité et à la scientificité ont abouti au règne d’« un nouveau common ground : l’empathie » (chapitre 5). L’écueil consisterait alors à délaisser, voire à abandonner le concept heuristique de neutralité, d’où l’attention portée à la posture « apathique » du psychanalyste selon le modèle freudien (chapitres 4 et 5).

Laurence Kahn nous offre donc un ouvrage dense. Un glossaire présentant les auteurs cités s’avère d’ailleurs très utile en ce qu’il nous permet de suivre son raisonnement synthétique. Après la lecture de cet ouvrage, son titre s’éclaire : en nous mettant en garde contre le risque d’émiettement du socle métapsychologique, Laurence Kahn nous invite à penser, à lire et surtout à nous interroger sur les conséquences que l’« ouverture psychanalytique » et les concessions conceptuelles du tournant postmoderne pourraient représenter pour notre pratique. Plus que d’un retour aux sources, il s’agit ici de ne pas oublier nos origines et notre outil : la métapsychologie.

                                                                                     

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