Le corps dans la neurologie et la psychanalyse

 

Auteurs du livre :
Jean Berges


Revue : n°28 mai 2017

Auteur de l'article : Martin Joubert


BERGES Jean, Le corps dans la neurologie et la psychanalyse, Eres, Paris 2016, ISBN : 978 2 7492-5055-7, 560 pages.

 Ce livre rassemble les séminaires de Jean Bergès à Sainte Anne, ainsi que diverses interventions orales, s’étageant de 1990 à 2001. Il permet de mesurer l’originalité de sa pensée clinique, l’importance qu’il accorde au corps de l’enfant en développement et en particulier dans sa maturation neurologique. Il s’organise en quatre parties.

1-Caractère composite de l’image du corps. D’une part fondée par l’action du corps dans l’espace, ses fonctions praxiques. La représentation ne provient pas de l’action, elle émerge du fait de l’immaturité motrice qui en en entrave la réalisation. Le tonus, lui, est anticipation du projet moteur. D’autre part, l’image du corps est aussi trouée de l’irreprésentable d’objets partiels non spécularisables, au premier rang desquels, le sein. La corporéité de la mère faisant prolongement de l’enfant est une « machine extra corporelle » ; d’où l’aliénation par l’image née du dialogue tonique et moteur entre mère et enfant. L’identification plutôt que l’imitation. Par les soins donnés, la mère se trouve des deux côtés à la fois, celui des objets partiels et celui de l’image et renvoyée du même coup à ses propres identifications et sa propre relation à ses objets partiels. Ainsi en va-t-il de la voix, prise dans la fonction de dévoration. La pulsion invocante doit en passer par le trou de la pulsion de dévoration. Le langage suppose le refoulement primaire de cette pulsionnalité. L’enfant doit pouvoir à la fois ne pas perdre de vue le corps de la mère et ne pas se laisser envahir par lui.

Le moi investit périodiquement de petites quantités d’excitation le système de perception. Il goûte le monde. « Coups de sondes » de l’attention, anticipation tonico-motrice et sensorielle, qui permet à la fois la fonction du jugement et la mémoire. Mais il faut pour cela que la mère « ménage des contretemps ». D’où cette idée forte chez Bergès qu’une grande part de la psychopathologie du bébé tient à l’impossibilité du côté de la mère à se laisser « déborder » par l’enfant et sa pulsionnalité. La psyché de l’enfant ne peut se décoller de celle de sa mère qu’en la débordant ; mais il faut pour cela qu’elle puisse le tolérer, en accepter l’hypothèse. Rôle de l’hypothétique donc, du questionnement, de la suspension du jugement, qui sera utilisé par l’enfant pour investir son propre appareil cognitif.

La maturité précoce du tonus axial, rend possible les réactions vitales d’orientation et d’équilibration. Il persiste au-delà de l’hypotonie généralisée qui s’installe après la naissance. Pendant les premières semaines il constitue le lieu essentiel de rencontre avec le monde (contact dorsal, orientation auditive etc.). Et la variation du tonus permet l’adaptation rythmique réciproque avec le monde. Les perturbations de cette « région organisatrice » impactent la sphère logico mathématique et les fonctions praxiques. De même les latéralisations axiale et proximale peuvent être contradictoires contrariant le bon déroulement des actions motrices. Par sa motricité d’accompagnement la mère vient anticiper la maturation motrice de l’enfant. Ressort de l’articulation symbolique, les signifiants que la mère « vient accrocher au corps » de l’enfant, rencontrant les échanges érotisés des soins, permettent la cohérence du corps.

2- Le savoir de la mère. Hyperkinésie, dyspraxies, séquelles de la prématurité, Bergès balaye tout le champ des troubles qui impliquent l’organisation tonico-motrice les replaçant toujours dans la perspective des enjeux pulsionnels de l’enfant avec ses parents. L’enfant fait plus qu’imiter il s’identifie et en particulier au désir de ses parents qu’il appréhende par le biais de leurs propres interrogations et incertitudes et du crédit qu’ils font à ses hypothèses. L’oralité en particulier, où le langage est infiltré par la pulsionnalité orale, mais aussi par l’articulation entre les hallucinations motrices de l’enfant et ce qu’il lit sur les lèvres de sa mère.

Le savoir de la mère s’accroche aux fonctions corporelles et aux zones érogènes. Il vise à faire un tout, anticipant sur l’unité du moi. S’il s’organise autour d’un vide, d’un refoulement originaire qui porte à la fois sur l’inceste et le meurtre, il y a aussi une confusion entre les objets partiels (non spécularisables) de la mère et de l’enfant. Cet irreprésentable chez la mère, en relation avec sa propre mère, vient ainsi faire miroir dans sa relation avec son enfant. Zone d’inconnu qui porte à l’anticipation, à la promesse. Pour Bergès, dès la naissance la mère est débordée par la motricité de son enfant. Savoir si elle va s’accrocher ou non à un système de maîtrise est essentiel pour la suite. La qualité du dialogue tonique en dépendra. L’anticipation réciproque du jeu corporel mutuel repose sur la capacité de la mère à prêter à l’enfant la possibilité d’une hypothèse sur ce qui peut advenir. Une trop grande nécessité de maîtriser la corporéité de l’enfant risque d’entraver sa curiosité au monde, sa capacité à affronter la surprise.

3- Clinique de l’hypothèse. La mère fait l’hypothèse que son enfant comprend ce qu’elle lui dit (ce qu’il va apprendre à lire sur ses lèvres). Elle lui suppose une demande, fondant son inconscient. Si le discours de la mère n’est qu’affirmatif, s’il n’est pas hypothétique, elle ne laisse aucune place dans le lieu d’où elle parle, aucune place à une réponse. Supporter de se lancer dans ce que la phrase a d’incertain, se lancer à découvrir cet inconnu, c’est faire le crédit à l’enfant d’un savoir, d’un pouvoir à utiliser lui-même le symbolique pour comprendre et répondre. L’hypothétique s’articule avec l’insu de l’inconscient : faire des hypothèses c’est frayer un passage par le symbolique à travers la méconnaissance. Faire passer le refoulé dans un langage organisé par sa syntaxe. Que les « accents barbares » de l’inconscient passent du bruit au langage.

4-Savoir et connaissance. Dès avant la naissance, le petit humain est au milieu d’un bruit que force la parole, y imposant ses rythmes, ses ruptures, ses accents : la parole vient faire loi dans le bruit. Lorsqu’ensuite l’enfant passe à l’écrit le corps est à nouveau engagé. Il écrit d’abord sur le corps de sa mère. Une mémoire motrice s’y inscrit. De la liberté qu’elle lui laisse prendre dépendra la possibilité de glisser de la parole à l’écrit. Il faut pour cela affronter une nouvelle fois la perte de relation charnelle au corps maternel pour y substituer la lettre. Une amputation de la voix dit Bergès.

L’accès à la négation amène une différenciation syntaxique entre actif et passif, affirmatif et putatif. L’équivocité que crée cette oscillation permet de maintenir une distance, d’entretenir un jeu entre représentation et hallucination, entre symbolique et réel. Le soulèvement du refoulé qu’opère la négation revient à passer de la forme grammaticale active refoulée à la forme passive, ce que met en jeu le mot d’esprit. Nombre de troubles des apprentissages trouvent là leur source. Capacité à discriminer les sons, latéralité, tonus postural, le corps est engagé de multiples façons dans l’accès au savoir. La manière dont l’enfant a pu le structurer dans les relations précoces conditionne sa capacité ultérieure à les investir. Bergès détaille ces différents aspects.

Au cours de son séminaire bien d’autres aspects de la psychopathologie de l’enfant (prématurité, adolescence, handicap) sont envisagés toujours avec un point de vue original appuyé sur le corps et ses fonctions qu’on ne peut détailler plus ici.

Martin Joubert.

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