L’analyse avec fin

 

Revue : n°29 septembre 2017

Auteur de l'article : Anne Tirilly


BALDACCI Jean-Louis, L’analyse avec fin. Paris, PUF, “Petite bibliothèque de psychanalyse”, 2016, ISBN 978-2-13-078536-1.

 

Jean-Louis Baldacci nous propose avec « l’analyse avec fin » un petit livre dense qui s’ouvre plaisamment sur la formule d’Henri Ey : « Oui …, faites une analyse mais sortez-en ! »

Dans le premier chapitre, il dénonce le piège que peut devenir une analyse interminable et s’interroge sur les moyens de l’éviter. En effet, utiliser l’ambiguïté structurelle du transfert pour trouver une ouverture entre ses deux pôles (transfert narcissique-hypnotique et transfert objectal) suppose de veiller à leur équilibre. Sa rupture présente le risque de rendre incurable « la maladie de transfert ». Il est donc indispensable d’évaluer la capacité au transfert, mais aussi celle de s’en dégager. Les questions du consentement éclairé et de l’indication de traitement psychanalytique sont dialectisées avec la possibilité du refus.

Dans la partie intitulée « Le contre-transfert », il évoque le transfert sur la méthode. Le jeu d’équilibre/oscillation entre interprétation des processus psychiques qui favorise le transfert sur l’analyse (jusqu’au devenir analyste) et interprétation du transfert qui permet de s’en dégager est rendu possible par la tiercéité (cadre, institution et collègues, théorisation) et la sublimation (« passion retenue »). Il rapproche processus théorisant et processus analytique en pointant les trois mouvements à l’œuvre chez Freud, dans la théorisation d’au-delà du principe de plaisir, pour se dégager de la captation mélancolique.

J.L. Baldacci s’appuie alors sur des exemples cliniques très parlants qui montrent l’intérêt de l’utilisation précoce de certaines modalités interprétatives dans la consultation psychanalytique. Elles amènent à surinvestir les liaisons dans la parole et à développer un transfert sur la méthode qui permettra plus tard des interprétations de contenus. Ce surinvestissement, sublimatoire, permet l’installation d’un espace de jeu équilibré entre mouvements de sexualisation et de désexualisation, et mène à l’élargissement de l’espace de pensée.

Au troisième chapitre, il montre comment la rencontre analytique, dans le passage par la consultation psychanalytique, peut déboucher sur la conjonction dynamique des deux faces du transfert : séduction hypnotique portant les stigmates du passé de la rencontre originaire et déplacement sur l’inconnu et l’actuel. Il nous propose un parcours qui part du dilemme entre investigation et transfert dans la consultation et s’ouvre sur la question du tiers. L’articulation entre les trois termes : investigation/traitement/savoir, à l’image de la définition de la psychanalyse donnée par Freud permet de sortir du dilemme par l’introduction du tiers, qu’il soit symbolique ou objectivé. La fonction tierce n’est pas réifiée, assignée à la personne du consultant, à celle de l’analyste ou à un savoir figé. Elle se dégage grâce à la réversibilité identificatoire permise par le cadre de la consultation. En pratique privée, le temps de consultation, par sa référence au cadre et à la méthode partagée, implique aussi le tiers, l’autre analyste. Puis, avec P. Aulagnier, il nous livre une réflexion éthique sur les buts et les risques du traitement analytique et évoque la coïncidence des désirs et l’élection mutuelle entre analyste et consultant, la rencontre devenant du fait de la mise en commun du désinvestissement et du renoncement qu’impose l’analyse, une rencontre identificatoire. Au départ symétrique, la rencontre devient processus analytique dyssimétrique par le refus programmé de l’analyste.

Ce parcours débouche sur un examen des fonctions de la consultation psychanalytique telle qu’elle est pratiquée au CCTP. Le processus consultatif y est dissocié du traitement qu’il permettra d’indiquer, cure classique à 3 ou 4 séances par semaine, face-à face à une ou deux séances, psychodrame ou traitement psychanalytique de groupe. En pratique privée, il n’y a pas séparation entre l’analyste qui investigue, pose l’indication et procède à « l’essai consultatif » et l’analyste qui entreprend le traitement. Mais formaliser un « cadre consultatif » permet un « essai consultatif » qui débouchera alors sur un processus analytique ou une non-indication. La consultation remplit aussi une fonction pronostique quant à la capacité du patient à envisager une fin, à ne pas rester fixé à la personne de l’analyste, et dans quelles conditions de cadre.

La clinique présentée ici à l’appui illustre de manière vivante comment une construction ou une interprétation précoce « donne confiance au patient en lui permettant de trouver et d’élaborer ce qui est déjà là » et l’invite à poursuivre en ouvrant « un processus de différenciation topique ». Le temps de la consultation lui permet, par l’appropriation de sa parole puis de ses pensées, un transfert sur la parole qui prépare l’interprétation. Temps d’autant plus important que la désidéalisation et le désinvestissement des imagos s’accompagne d’une désexualisation et de ce fait, fait courir le risque d’une libération de la pulsion de mort.

Dans la quatrième partie, J.L. Baldacci décrit deux figures cliniques de la rencontre : du côté du patient, c’est la quête de la bonne personne ; du côté de l’analyste, c’est « l’analyse et rien d’autre ». La quête de la bonne personne témoigne de l’impossibilité de jouer avec l’ambiguïté du psychanalyste, en supportant l’écart entre personne réelle et objet de transfert. Le maintien d’une figure idéalisée, en empêchant l’accès à l’ambiguïté, témoigne du trouble identitaire et de la tentative de le réduire. En conserver l’illusion un temps peut-être une étape nécessaire.

Au cinquième chapitre, il aborde le lien entre parricide et phobie de la pensée. Comme le meurtre symbolique de l’imago menace l’objet idéalisé nécessaire à la continuité narcissique et à l’identité, il s’accompagne d’angoisse et peut déterminer une phobie de la pensée. Elle se caractérise par un évitement de la régression formelle, avec des mots qui esquivent l’étape de la figuration par le langage d’action de la pensée opératoire ou par l’incarnation dans le langage d’organe, voire avec la blessure corporelle. C’est l’épreuve d’actualité qu’il faudra transformer, avec le passage par la négation, en épreuve de réalité.

Les conditions de sortie du transfert sont abordées dans la sixième partie. J. L. Baldacci attire notre attention sur les paradoxes de l’interprétation telle que Freud en décrit les conditions :

-        Du côté analyste : pour pouvoir pratiquer l’interprétation, il faut d’abord renoncer à interpréter et préparer celle-ci.

-        Du côté patient : cette préparation nécessite déjà des capacités d’auto-analyse et un attachement suffisant à la personne de l’analyste.

Pour traiter les deux faces du transfert, attachement et déplacement, l’interprétation doit se décomposer en trois temps qui se tissent en un mouvement de va-et-vient. D’abord, l’interprétation des processus psychiques qui ménage l’objet et développe les capacités auto analytiques, puis l’interprétation du transfert dans sa dimension d’attachement hypnotique. Avec la difficulté que l’interprétation de préparation, qui favorise le déplacement, amplifie la face hypnotique du transfert. Mais alors, le troisième temps, l’interprétation qui vise les contenus de la vérité historique permet le détachement. J.L. Baldacci donne des exemples cliniques en décomposant les temps successifs du renoncement, de l’interprétation qui favorise le déplacement et témoigne de la neutralité, de l’interprétation « en contre-agir » du transfert pour démasquer l’imago, de l’interprétation du contenu à la faveur du déploiement associatif.

Enfin, le renoncement et le détour favorisent les processus sublimatoires. C’est le maintien d’un écart qui permet la pensée du fait de l’inhibition quant-au-but. Celle-ci est rendue possible par l’ambiguïté de la réponse de l’analyste qui ouvre sur la curiosité pour l’étranger, le tiers impersonnel, l’espace de transition.  Mais la désexualisation qui s’affranchit à la fois du corps et de l’objet est dangereuse et appelle une resexualisation engageant quand c’est possible, des cycles sexualisation/désexualisation/resexualisation. Le problème est de trouver les moyens d’une resexualisation tempérée qui nécessite de faire appel aux deux faces du surmoi : suffisamment interdicteur/suffisamment permissif et consolateur.

Pour finir, J.L. Baldacci revient sur la mise en garde de Ey (« mais sortez-en ! ») avec la sortie de l’analyse. La condition en serait la capacité d’un jeu équilibré entre la sexualisation et la désexualisation tel que le réalisent par exemple l’humour et la tendresse qui l’accompagne. Equilibre que l’on pourrait chercher également entre le rêve et le sommeil apaisé la nuit. Aimer et travailler deviennent possible…

Anne Tirilly

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