La clinique psychanalytique contemporaine

 

Auteurs du livre :
André Green


Revue : n°22 avril 2014

Auteur de l'article : Martin Joubert


La clinique psychanalytique contemporaine, Ithaque, Paris 2012
ISBN : 978 2 916120 25 6

Ce livre posthume d’André Green rassemble des textes souvent présentés oralement. Ils constituent cependant un ensemble cohérent où se confronte une psychanalyse centrée sur le sujet et sa pulsionnalité, aux théories de l’intersubjectivité où « l’enaction » (enactement) tient une place centrale. Une mauvaise réponse à un vrai problème selon Green car en attribuant à l’acte une valeur de communication on évacue la représentation qui est englobée dans l’acte. L’intersubjectivité présentée comme rencontre de deux inconscients apparaît en fait privée de toute opacité et l’inconscient, y compris celui de l’analyste, semble disparaître du  jeu, au profit de réactions spontanées qui ne dépassent pas le préconscient.

Or si l’analyse aboutit à la construction d’un tiers comme objet analytique, il faut attribuer son origine à la structure du sujet et pas à un effet de la relation. On y perd sinon l’ancrage somatique du psychisme ; désir, mouvement, force, qui pousse à la répétition de l’expérience vers un but dont il n’a qu’une connaissance vague et ne se précisera qu’au voisinage de l’objet. Un objet dont il anticipe le contact mais dont la réponse sera déterminante à organiser la représentation rétrospective d’un fantasme de désir. C’est ici que le traitement en « face à face » trouve sa justification à négativer l’effroi qui menace le passage au divan lorsque l’objet se trouve confondu avec la source pulsionnelle dans un « conglomérat pulsion-objet ».

Si dans la répétition, le souvenir prend la forme d’une action, Green propose d’y considérer qu’une défaillance temporaire de l’activité psychique empêche toute reconnaissance du lien entre l’acte et un contenu. Sur ce point, dit-il, il se sépare de Freud pour qui le processus serait une expression de la déliaison (133). Green suggère que la liaison est une forme d’activité primaire du psychisme, trait fondamental du montage pulsionnel « avant qu’il ne devienne expression du processus primaire » ; antérieure donc au passage du processus primaire au secondaire. Décharger ne signifie pas mettre en actes, mais se débarrasser et la déliaison, portant sur des mécanismes très précoces, s’active chaque fois qu’il y a un rejet des réponses de l’objet auquel la déliaison oppose une désorganisation de la pensée, une perte du sens.

Dans cette perspective, le principe de plaisir apparaît comme une organisation « délicate et fragile », menacée d’être désorganisée par la puissance de la compulsion de répétition. Pour l’éviter, le sujet doit inclure la relation à l’objet. Et lorsque la séparation entre l’activité psychique du sujet et de l’objet n’est pas assurée, la compulsion de répétition tient lieu de pensée. Le caractère indompté attaché à ce fonctionnement tient à sa nature narcissique, destinée à se répéter sans fin.

Le choix de la passivité, mode de jouissance à but passif, est lié au caractère traumatique de l’excitation et de la séduction. Par opposition, la passivation est un processus qui s’origine dans la détresse fondamentale de l’humain lorsque la satisfaction hallucinatoire du désir devient inopérante ou impossible. Freud, remarquant que l’on ne jouit pas de la douleur mais de l’excitation, semble contredire le masochisme primaire qui implique l’existence d’un plaisir tiré de la douleur même. Le plaisir naîtrait alors de la co-excitation libidinale et serait le fruit de la passivité première, tandis que la douleur résulterait de la destructivité. Nul retournement de but ou d’objet dans ce cas, l’objet semble pouvoir être ignoré, d’où l’impression d’une « souffrance autiste » (146). A ces stades précoces, l’enfant ne pouvant survivre sans un objet, même encore indistinct du sujet, la détresse menace directement la « forme embryonnaire du moi ». L’enfant est soumis autant à la dépendance vis-à-vis de son objet que de ses pulsions. Green propose de prendre en considération la « liaison pulsion-objet » pour dépasser l’opposition entre les deux.                        

L’appareil psychique ne pouvant être passif, son fonctionnement est lié à la propriété de se réfléchir lui-même ; réflexivité qui ouvre à la possibilité d’un dédoublement (148). L’aliénation du sujet à son double devient inséparable de celle qui le lie à son objet (distinct et indistinct tout à la fois). Les deux voies seraient alors possibles de l’enfermement solipsiste et de l’ouverture au monde.

Le mélancolique illustre cette indissociabilité du dédoublement et de la réflexivité ainsi que le vécu de se sentir habité par l’autre. La perte est ici moins disparition de l’objet que son absence en sa présence même conjoignant identification et désinvestissement. L’identification, ici narcissique, est plus qu’une simple confusion sujet-objet, car l’objet n’y est jamais qu’un autre soi-même, porteur des mêmes affects mais sous une « forme contraire ». Si l’objet disparait, l’amour pour l’objet ne peut être abandonné et se réfugie dans l’identification narcissique (SF 1916). Une perte trop intense n’est plus représentable ; la figurabilité ne peut plus passer par la réalisation hallucinatoire du désir. L’identification narcissique permet de substituer au jeu de la représentation un mouvement, une activité, capable de se dédoubler entre une forme directe (active) et renversée (passive).           

L’identification, « assimilation d’un moi à un moi étranger… l’imitant…l’accueillant en soi (SF 1933) », est une solution aux conflits liés à la transmission générationnelle par opposition aux conflits pulsionnels (159). Ces deux types de processus permettent de différencier Idéal du moi et Surmoi ; l’Idéal du moi étant (SF 1896) le substitut du Moi-idéal perdu de l’enfance (celui de la toute puissance). Dans ce développement, la culpabilité originaire proviendrait de l’intervention du Surmoi parental avant que l’infans soit en mesure de lui donner un sens.

La honte en revanche puise à des expériences primitives liées aux aléas de la maitrise du corps. Contrairement au mélancolique, le honteux fuit le regard omniprésent de l’autre (166). Il n’y a pas auto-reproche mais sentiment d’une désignation infamante. L’amour narcissique perdu est reporté sur des fantaisies héroïques dont la défaillance est inéluctable, tandis que le sentiment térébrant de la honte menace à tout moment de resurgir « d’une façon aussi anonyme qu’impitoyable ». Green semble décrire une sorte de circuit de la honte où la chute se trouve structurellement inscrite. Il insiste sur la perte de maitrise du corps, le lâchage pulsionnel comme source et de la honte et de son inéluctable répétition. Il faudrait pouvoir s’abandonner sans retenue à « l’élément destructeur », prendre le risque de la malveillance de l’objet pour dépasser l’angoisse de la chute.

Green retrouve là les deux liaisons distinctes de l’enfant, à la mère par un investissement d’objet, au père par l’identification. Cette dernière relation « du seul fait qu’elle ne participe pas aux investissements d’objets » est ressentie comme hostile et anti-sexuelle (171). Elle suffit à créer une schize par laquelle le père sans même s’interposer entre la mère et l’enfant se trouve dans une situation d’extériorité. Et si l’investissement de la mère se situe du côté du corps, d’un ancrage charnel et d’un regard qui participe au partage du plaisir, la relation au père se joue au niveau d’un regard qui ne peut jamais être assimilé. La honte signalerait le retour brutal de ce regard exclu par clivage.       

Le livre s’achève sur la sexualité dans les structures non névrotiques, qui est souvent sous estimée. Elle s’y organise selon les deux plans qui semblent s’ignorer du partiel et du total. L’identification primaire à l’objet et la confusion qu’elle induit entre moi et objet entrave la relation à l’objet total. La fuite de la génitalité dans des fixations orales ou anales montre la difficulté à supporter un lien avec objet séparé (189).

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