Dieu la mère

 

Auteurs du livre :
Patrick Merot


Revue : n°23 décembre 2014

Auteur de l'article : Martin Joubert


« Dieu la mère », Le fil rouge, P.U.F., Paris 2014,  ISBN : 978 2 13 062848 4

Dans la suite de son rapport au congrès des psychanalystes de langue française de 2011, consacré au « maternel », Patrick Merot poursuit sa réflexion sur le sentiment religieux par opposition aux religions et à leurs institutions. Si pour Freud la religion relève d’une relation ambivalente au meurtre fondateur du père de la horde primitive, Merot remarque que son point de vue s’attache non pas au sentiment religieux mais à la religion comme repère institutionnel et culturel construit à partir de la projection par l’homme sur une puissance supérieure de sa détresse infantile primordiale (Hilflosigkeit). Il faut donc en revenir non pas tant à la mère œdipienne qu’à celle des origines qui, d’avant toute représentation, ne se construit qu’après-coup.

Merot rappelle le montage Freudien de l’Esquisse où la survie de l’enfant relève de l’action spécifique d’un être humain proche (Nebenmensch) ce qui, au travers de l’expérience de désaide, permet la répétition d’expériences de satisfaction. C’est de cette répétition que se crée la mère en tant qu’objet investi et qui « désigne une situation où l’autre est perçu dans une grande indistinction sujet/objet. » Winnicott distinguait satisfaction du besoin (soit en termes freudiens retour au zéro du Nirvana) et apaisement (principe d’inertie) qui permet un vécu hallucinatoire, support d’un appareil à représenter en devenir. Avec la construction proposée par Green d’une mère de la fusion irreprésentable, sinon dans la formation d’une structure interne qu’il appelle « encadrante du moi », l’hallucination négative de la mère devient la condition de la capacité représentative future de l’enfant ; source à laquelle Merot rattache l’expérience mystique.

Or si le lien au Nebenmensch permet d’organiser le perceptif dans sa mouvance, une part en reste inassimilable, que Lacan après Freud appellera La chose, la part constante et incompréhensible  dont Lacan fera l’objet fondamental le plus archaïque. Ce « résidu de représentation », objet perdu, objet de l’inceste, représente la mère réalité. Incommensurable et inatteignable, elle est le lieu où se place la divinité. Et l’expérience mystique est alors ce qui tente d’approcher La chose.

Merot repère le même mouvement de Freud d’évitement face au maternel dans son lien au divin. Chaque fois que la question du désaide de l’infans approche celle de la toute puissance protectrice de l’imago maternelle, Freud semble opérer un basculement incompréhensible vers la figure paternelle présentée comme protection recherchée par l’enfant au prix d’une soumission  qui trouvera son plein développement dans sa théorisation ultérieure de la paranoïa.

La correspondance avec Romain Rolland est grosse de ce malentendu et Merot remarque dans la réponse de Freud à la question du sentiment océanique (dans lequel pour Romain Rolland, le contact hallucinatoire avec la mère a un effet d’apaisement immédiat) le même glissement de la mère au père et sur la même idée de la recherche de protection. Or dans sa lettre à Romain Rolland où il raconte son « trouble de mémoire sur l’acropole » ce glissement représente une « victoire de la vie de l’esprit sur la vie sensorielle ». Son choix n’est pas de s’abandonner au maternel familier du sentiment océanique « dont justement il se détourne ». Le trouble, aperçu d’abord comme un déni et un clivage, parait avoir été rabattu ensuite sur le versant œdipien.

C’est le choix inverse que font les mystiques, celui d’une union, intime, charnelle, avec le divin que Merot met en parallèle avec la relation de la mère à l’infans et avec le transfert qui se constituerait en « attente croyante » dans laquelle l’idéal du moi est venu se substituer à l’objet (ce qui caractérise le jeu des identifications). Ce mouvement qu’il dit caractéristique de l’espèce conduit à faire de l’autre celui dont le sujet trouve la réponse à la question de son être même.

L’insistance de Freud sur le père qui en fait aussi le réceptacle du désir meurtrier, n’est –il pas à entendre comme fuite devant l’horreur du matricide ? Horreur qui contient aussi la nécessité de la séparation et donc de la perte du lien charnel mère-enfant. L’hypothèse du matricide (dont on sait l’importance dans les fantasmes schizophréniques) ne surviendrait précisément, que lorsque, ce passage de la mère au père ne s’est pas opéré, ce que Merot pense repérer dans « l’effort démiurgique » mené par Louis Wolfson pour contourner la langue maternelle. Ne pas tuer (du moins symboliquement), c’est rester enfermé dans la relation incestueuse. Et il faut à l’analyste « pouvoir accueillir ce domaine de l’humain » lorsqu’il s’agit de permettre ce passage à son patient.

08.12.2014

                                                                                

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