Apologie du père – Pour une réhabilitation du personnage réel

 

Revue : n°29 septembre 2017

Auteur de l'article : Anne Ber-Schiavetta


ACCATI Luisa, Apologie du pèrePour une réhabilitation du personnage réel, Paris, Editions Mimésis 2016, ISBN 978-88-6976-027-3.

Les ravages provoqués par l’effacement, voire la disparition des figures paternelles protectrices et médiatrices dans les faits et dans les âmes des individus sont (malheureusement) bien connus des psychanalystes et des psychothérapeutes.

Le sous titre du livre invite à la mise en œuvre d’un vaste programme, mais il s’agit avant tout d’un essai d’historicisation de ce phénomène majeur qui, en même temps qu’une grave perte, occasionne en contrepoint la montée en puissance de formes de domination brutales.

Luisa Accati, historienne italienne, donne ici une synthèse issue de recherches d’histoire culturelle consacrées d’abord aux sorcières puis au culte de la Vierge Marie sur une longue période (du 14° siècle à nos jours) et dans un espace bien connu : L’Italie nord orientale (Venise, Padoue, le Frioul) … [1]

Grâce au croisement de ses travaux avec sa savante familiarité des textes de Freud et des post-freudiens elle montre, « en acte », la fécondité et la pertinence d’une compréhension interdisciplinaire qui n’attend pas de méthode préétablie pour fonctionner suivant ainsi le fameux adage de Charcot rapporté par Freud : « les théories, c’est bon, mais ça n’empêche pas d’exister ».

L’essai, court et très dense, fait des bouleversements religieux, politiques et culturels introduits par la Réforme Protestante et la Contre Réforme Catholique au 16° siècle, le point de départ de phénomènes de très longue portée conduisant à la mise à l’écart sociale, politique, spirituelle de la figure de tiers médiateur incarné par le Père.

Le relatif équilibre progressivement instauré au cours des siècles précédents entre Papauté et Empire, représentant deux figures distinctes d’une « paternité » partagée s’est alors rompu. Les formes du pouvoir temporel se sont émiettées et, parallèlement, l’ensemble des fonctionnements culturels, politiques, familiaux et psychologiques, se sont transformés.[2]

Dans le monde protestant où le culte de la Vierge Marie a été banni, l’influence des figures paternelles est allée en croissant et s’intensifiant.

Dans l’Europe du Sud, le « terrain » privilégié de Luisa Accati, c’est le culte de la Vierge, éternellement et indissolublement liée au Christ, qui s’est exacerbé. Le « couple » Mère/Fils, débordant d’amour maternel et interdit de sexualité, se constitue en référence suprême alors que les pouvoirs temporels, en proie à des bouleversements rapides, voient leur portée symbolique réduite.

L’iconographie religieuse entre le 14° et le 18° siècle illustre et précise particulièrement bien ce propos :

L’Église, commanditaire de très abondantes créations artistiques glorifiant la foi, diffuse grâce à elles ses dogmes, ses normes, ses valeurs. Ces images fabriquent et transmettent un « imaginaire » qui contribue (en partie) à la formation de ce que les historiens ont désigné comme « mentalité ». Sans entrer dans les discussions sur la pertinence du mot, l’auteure met l’accent sur l’intensité de l’influence exercée par ces images pieuses. Bien au-delà de l’édification des fidèles, les émotions que suscite en eux leur perception sensorielle, contribuent de manière décisive à leur formation psychologique.

Or, entre le Quattrocento et le 17° siècle, l’auteure nous fait observer que les couples de l’histoire du christianisme s’effacent de la peinture religieuse. Alors que jusqu’au début du 14° siècle, Anne et Joachim, les parents de Marie, ainsi que le couple formé par Marie et Joseph, faisaient l’objet de nombreuses représentations[3], la Contre Réforme catholique les fait disparaître. Cet effacement concerne plus particulièrement Joachim, le père de Marie. Joseph, son époux, se voit plutôt relégué à une place subalterne.

Dans le même temps, ce sont les représentations de la Vierge et de l’enfant Jésus qui se multiplient de manière exponentielle.

Ainsi, le couple des époux se trouve comme « éclipsé » par celui formé par la Mère et le Fils.

Quant à Marie elle même, l’évolution de son culte l’arrache en quelque sorte à ses racines humaines : Dès le 16° siècle l’idée de son « Immaculée Conception »[4] commence à se développer.

Sans époux et désormais sans plus d’ascendance paternelle, purifiée de tout signe de péché c’est à dire de ce qui l’inscrivait dans une histoire singulière, cette Vierge Mère, a grandement facilité la pénétration du catholicisme au cours des conquêtes coloniales de l’Espagne des Rois Catholiques en Amérique Latine : Pur « réceptacle », elle peut pleinement occuper son rôle de consolatrice universelle auprès des populations conquises, leur offrant son infinie compassion en récompense de leur conversion.

On pourrait considérer que le culte de la Vierge a renversé en « sacré » les superstitions « diaboliques » attachées aux sorcières. Marie, Mère par essence, exclusivement vouée au Christ son fils, devient la métaphore de l’Église elle-même, « Notre Sainte Mère l’Église » aspirant à la place de Mère symbolique de l’humanité sauvée par le Christ. Mère universelle, elle dispense la promesse de la vie éternelle et la miséricorde pour les malheurs de la vie terrestre.

Cette évolution est cohérente avec de profonds changements dans les valeurs familiales comme dans les idéaux culturels et sociaux dominants de l’Europe méditerranéenne.

En lieu et place de la glorification de la vie conjugale, la dignité et la respectabilité sociale des hommes s’obtient dès lors par le célibat, le sacrifice de la vie sexuelle, la prêtrise qui transforme ces fils en « Père » ou plutôt en la figure ambiguë d’un « Père/Mère », d’un homme privé de l’usage des attributs sexuels de la masculinité pour mieux remplir son office.[5]

Pour les femmes, la maternité prend encore davantage d’importance. Manifestation de la volonté divine, elle draine avec elle un cortège de valeurs magnifiant souffrances, charité, amour illimité pour les enfants, les pauvres, les malades qui se déploie jusqu’au début du 20° siècle… jusqu’à la réaction féministe dont Luisa Accati dénonce aussi certaines dérives :

Les développements des « théories du Genre »[6] qui s’accompagnent de tentatives de gommage systématique de la différence des sexes, reprennent en la renouvelant la mise à l’écart des figures paternelles symboliques. L’Université relaierait désormais l’Église ! 

Le livre de Luisa Accati apporte avec lui une nouvelle pierre à la compréhension de la profonde solidarité qui tient ensemble « collectif » et « individuel », « politique » et « psychique 

Anne Ber-Schiavetta




[1] On verra que la portée de son travail dépasse largement les limites géographiques mentionnées.

[2] Luisa Accati envisage aussi l’économie, les circuits de l’argent, les questions relatives à la dette, et la relation du monde catholique au judaïsme.

[3] Voir, l’exemple fameux, dans la chapelle Scrovegni de Padoue, de la magnifique fresque de Giotto représentant le baiser d’Anne et Joachim devant la Porte d’Or de Jérusalem.

[4] L’« Immaculée Conception » de Marie, qui lui épargne le péché originel accablant tous les simples mortels du fait de l’union charnelle de leurs parents, devient un Dogme en 1854, mais les Franciscains et les Jésuites avaient entrepris sa promotion dès le 16° siècle. Au 17° siècle, elle est représentée à plusieurs reprises, triomphante, et dans toute sa splendeur, par Murillo.

[5] Un très joli chapitre évoque leurs « robes », et pour le Pape et les cardinaux les magnifiques habits qui neutralisent leur appartenance au sexe mâle…

[6] Essentiellement aux Etats Unis, dominé par le protestantisme.

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