Année Psychanalytique Internationale 2015

 

Revue : n°25 décembre 2015

Auteur de l'article : Martin Joubert


Année Psychanalytique Internationale 2015, In Press, Paris 2011, ISBN : 978 2 84835 316 6

La sélection annuelle d’articles parus en 2014 dans l’International journal of Psychoanalysis comprend plusieurs textes se rapportant à l’originaire, quelques exposés cliniques autour de problèmes techniques et une « controverse » entre trois auteurs sollicités autour de la question : Que nous dit la présentation clinique ?

Le livre s’ouvre par un beau commentaire par Thomas Ogden de « La crainte de l’effondrement » de D.W.Winnicott. Dans ce texte testamentaire Winnicott « invente une langue déconcertante » pour tenter d’exprimer l’impensable d’une expérience de désarroi extrême, « angoisses dissecantes primitives » ; expérience qui a eu lieu sans pouvoir être éprouvée. Ces angoisses pourraient être de chute sans fin, de désintégration du moi, de rupture du psyché-soma, de perte de la relation à l’autre. L’organisation défensive qui en résulte en porterait la trace négative (un peu comme la « mémoire de l’eau » ?), celle d’un effondrement qui a déjà eu lieu mais n’a pas été éprouvé. L’apparent paradoxe repose sur l’absence de prise en compte représentationnelle de l’expérience. Il s’agirait avec ces patients de leur permettre d’éprouver ces expériences dans la cure (et non pas les retrouver) pour qu’elles puissent acquérir un statut de trace reliée au langage. Expérience qui suppose simultanément de l’analyste qu’il faillisse et qu’il ne faillisse pas. Alors seulement pourra-t-elle être mise au compte du passé.

C’est peut-être une telle expérience qui se déroule en filigrane de la cure rapportée par Jaime Nos, un cas qu’il dit de « relation perverse » dans lequel des évènements tragiques de la vie de l’analyste vont permettre la mise au jour d’un noyau pathologique du patient jusque-là inaccessible. La dimension très émouvante de ce texte n’exclue pas un questionnement quant au choix métapsychologique d’élever cette « relation perverse » au quasi statut d’une structure. L’auteur identifie au cœur de cette relation perverse un déni de la mort. Assertion surprenante si l’on garde à l’esprit l’absence de représentation inconsciente de la mort laquelle, nous dit Freud, n’est que l’un des masques de l’angoisse de castration. Mais l’intérêt de ce cas vaut aussi pour la manière dont la castration se trouve justement subtilement évitée par le patient dans un dévoiement de l’associativité au profit d’un fonctionnement intellectuel très élaboré.

Pour Joseph Aguayo l’aphorisme de Bion d’un analyste sans mémoire et sans désir doit être replacé dans le double contexte de son émigration à los Angeles (où il avait à se faire reconnaitre de ses nouveaux pairs) et des habitudes des analystes post kleiniens de l’époque de suivre une sorte de schéma préétabli de ce que devrait être l’analyse. Bion leur oppose une attitude de réceptivité et d’accueil qui ouvre nécessairement sur le travail du contre transfert. A la remémoration consciente et dirigée s’oppose la mémoire prise dans la régressivité qui est celle à partir de laquelle l’analyste forge ses représentations. Bion aurait ainsi affiné son modèle du lien K (comme knowledge) comme devant subir une transformation du côté du sensoriel pour être métabolisable par la psyché ; transformation qu’il cherche à spécifier comme « O », où expérience ineffable qui échappe au langage, la « chose en soi ». C’est cette transformation qui s’opèrerait dans le travail analytique.

Justement, César Botellá, dans un récit de cas très détaillé, évoque une mémoire du rêve qui semble faire écho, en fin de livre, à la position défendue par Ogden. Botellá s’appuie sur une remarque tardive de Freud (Abrégé) : La mémoire du rêve reproduit des impressions de l’enfance précoce du rêveur. Il ouvre ainsi une piste plus précise quand aux enjeux techniques de cette possible remémoration d’un non éprouvé/ non intégré dont la trace lui semble repérable à travers la régression partagée en séance par ses protagonistes. Traces d’expériences précoces situées en dehors des traces mnésiques et dont l’accès à la conscience emprunte d’autres voies que le retour du refoulé, à savoir celle de l’hallucinatoire. Un hallucinatoire dont l’accès devient possible à l’analyste par le biais de ses propres mouvements régrédients, de son propre rêve sous la pression du transfert. Botellá se surprend ainsi à fredonner un air connu qui lui ouvre l’accès à un signifiant langagier lié à l’inceste et à la scène primitive impliqués dans le matériel.

Un des points centraux de son exposé est en effet de montrer combien ce travail est étroitement attaché à la polysémie du langage et aux multiples résonances et ramifications y compris sonores (on pense au signifiant de Lacan) dans lesquels il engage la psyché de chacun des partenaires de la séance. Le mot, dans son poids de chair à la limite de l’hallucinatoire, est un concentré de représentations potentielles qui permettent de recréer la sensorialité de ces univers perdus pour la conscience : « Serge avait réussi à constituer une narrativité de son histoire et à créer une mémoire de sa vie. »

César Botellá invite donc à distinguer la mémoire et le souvenir du processus de remémoration à l’œuvre dans la cure, lequel s’organise au sein de cette visée générale de cohérence qu.3i caractérise l’activité psychique (Aulagnier).

La controverse autour de la présentation clinique s’ouvre sur une proposition de Dale Boesky, qui plaide pour une communication au lecteur d’un littéral des séances rapportées afin qu’il soit en mesure de juger par lui-même du cas et de son évolution. Certes concède-t-elle, l’objectivité est une fiction, néanmoins (Je sais bien mais quand même ?) elle plaide pour une plus grande précision dans la contextualisation des mouvements de séance.

Elias Mallet da Rocha Barros lui oppose l’inévitable travail de reconstruction dans la restitution d’un cas qui doit prendre en compte la rêverie de l’analyste. Nous gagnons plus à rétablir les chaines associatives – dit-il- qu’à s’attacher à une hypothétique vérité historique. L’écriture du cas en s’adressant à la communauté s’intègre à une construction collective de la théorie.

Ces deux positions ne sont pas exclusives pour Catherine Chabert, tant la nécessité où se trouve l’analyste de restaurer l’ineffable de la rencontre analytique à un tiers lui impose de jouer des deux registres : une reconstruction qui s’appuie sur les articulations signifiantes repérables dans le verbatim des séances. L’analyste contraint à transmettre cette expérience au nom de la règle du tout dire doit affronter en même temps la crainte d’une trahison de son patient et de la nécessité du secret pour la pensée.

Enfin, à partir du traitement d’un garçon de 11 ans dont la dysharmonie psychotique s’alimente d’une défense maniaque impérieuse, Michael Gunter propose d’envisager l’hyperactivité telle que définie dans le D.S.M. comme un trouble de la transformation des affects en pensée. Son cas passionnant ne permet malheureusement pas une élaboration réelle de son hypothèse pourtant séduisante. Les catégorisations du DS.M. (et en particulier concernant l’hyperactivité) s’attachent à une collection de symptômes n’ayant aucune spécificité et rassemblent des réalités cliniques totalement hétérogènes. Elles ne permettent aucune pensée clinique consistante. Dommage, l’auteur devrait retravailler son hypothèse dans une perspective psycho-dynamique qui lui correspondrait surement mieux. 

Publié le 16 décembre 2015

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